Article inspiré de la thèse de Judy Epstein Buss, sur la présence de la flûte dans la culture des peuples autochtones d’Amérique du Nord. Cette étude fournit un lien important pour la compréhension de l’utilisation traditionnelle de la flûte et des musiques jouées par les flûtes dans les cultures autochtones nord-américaines. Cette thèse a été écrite en 1977.

La flûte a occupé un rôle important et unique dans la culture des Indiens d’Amérique du Nord. Avec les changements drastiques que ces cultures ont subis depuis les années 30 (déplacements, diffusion et acculturation fréquents), de nombreux traits culturels ont disparu totalement ou partiellement, parmi eux les enregistrements sur le flageolet (instrument à vent de la famille des flûtes). Par conséquent, cette étude est presque entièrement basée sur du matériel collecté avant 1935.
Apparemment, la fabrication et l’exécution de flûtes étaient le privilège de quelques-uns parmi les peuples autochtones, ainsi, de nombreux enregistrements sur cet instrument se sont perdus. Il n’en fut pas de même pour les chansons et les histoires car elles étaient transmises oralement et partagées par tous, ce qui a beaucoup aidé à leur préservation.
La diversité parmi les peuples amérindiens était si grande, tant de croyances, d’histoires, de mythes, de rites, que parfois au sein d’un même village on trouvait des récits et des descriptions de leur propre culture en versions différentes. Cette étude a été un grand défi pour la chercheuse afin d’acquérir une compréhension complète de la place de la flûte dans la culture indienne américaine.
Dans les folklores, les histoires et les enregistrements sur la culture autochtone nord-américaine, les flûtes, les sifflets et les flageolets étaient cités vaguement. En raison du fait que les responsables de ces enregistrements n’étaient pas musiciens, ils ne prenaient pas en compte la différence existant entre ces instruments. Et pour cette raison, dans cette étude, le terme « flûte » sera utilisé pour désigner ces instruments de manière générale.
Le Rôle et la Signification de la Flûte dans la Culture Indienne nord-américaine
Malgré la grande variation entre les cultures, la flûte semble être presque universellement considérée comme un symbole phallique. Dans le monde entier, la flûte est associée à la fertilité, à la naissance, à la vie et à la mort et est utilisée dans divers rituels centrés sur ces sujets.
La culture indienne américaine a produit une riche variété de mythologies et de légendes sur l’origine de la flûte qui démontrent son pouvoir surnaturel. Les frontières entre le mythe et la vie réelle sont devenues floues. Ainsi, dans les rituels liés à la flûte, on assiste à une curieuse synthèse entre les deux.
La flûte semblait représenter particulièrement la fertilité masculine dans la culture indienne nord-américaine. Selon la mythologie, ainsi que par les ethnographies rassemblées dans toute l’Amérique du Nord, il devient évident que jouer de la flûte était réservé uniquement aux hommes. Même lors de la Cérémonie de Mouture du Maïs des Indiens Pueblo, un rituel exécuté uniquement par les femmes, des récits décrivent un homme jouant de la flûte pour accompagner le chant et la danse des femmes.
Dans tout le matériel examiné, un seul exemple a été trouvé citant une femme jouant de la flûte et dans ce cas, le but était d’enseigner à un garçon à en jouer. Cet exemple se trouve dans le livre « L’histoire de l’origine de la flûte ». (Frances Densmore – 1867–1957)
La fabrication des flûtes ne semblait pas être réservée aux hommes. Les mythes rapportaient que les flûtes étaient fabriquées par des chamans et des rêveurs, hommes et femmes, qui, croyait-on, avaient un contact direct avec le surnaturel et étaient capables d’attribuer un pouvoir magique à la flûte. De nombreux exemples de femmes qui fabriquaient des flûtes peuvent être trouvés dans les mythologies, mais il n’existe pas de preuves historiques concrètes sur cette activité des femmes dans l’univers des flûtes des peuples autochtones d’Amérique du Nord.
Les légendes illustrent des thèmes tels que : la nature des pouvoirs magiques liés à la flûte, le pouvoir qu’a cet instrument de contrôler le climat, d’attirer les femmes, ainsi que son utilisation comme moyen de transport.
Un exemple qui met particulièrement en lumière le pouvoir magique attribué à la flûte se trouve dans les mythes et contes apaches. La flûte devient un moyen de transport, fait que Goddard énonce :
« …est l’une des méthodes reconnues de transport rapide » (Goddard 1919)
Dans plusieurs versions de l’histoire « Le Mythe de la Création », un homme qui cherchait sa femme disparue a utilisé la flûte pour voyager à travers les montagnes :
« Il partit, voyageant avec une flûte bleue qui avait des ailes… il fit le tour complet de la frontière du monde » (ibid)
De nombreux mythes abordaient des thèmes liés aux pouvoirs d’enchantement de la flûte, celle-ci étant utilisée comme instrument de séduction des hommes par les femmes.

La Fertilité dans la Nature
Dans les zones où le maïs est cultivé, il existe des croyances qui relient le symbolisme de la fertilité et du bien-être au symbolisme de la flûte. L’écrivain Carlos Castaneda a observé que vers 1541, l’utilisation de flageolets était courante lors de la Cérémonie de Mouture du Maïs, chez les Tewa Pueblos (Les Tewa sont des peuples autochtones nord-américains qui parlaient la langue Tewa et partageaient la culture Pueblo. Leurs terres natales sont près du Rio Grande, au Nouveau-Mexique, au nord de Santa Fé). Ces rituels étaient exécutés par des femmes, qui utilisaient le son de pierres à aiguiser, des danses et des chants pour composer leur cérémonie, mais l’intéressant était d’identifier la présence d’un flageolet joué par un homme assis à la porte (Hammond-GP 1940).
Un autre exemple de la relation étroite entre la flûte et le maïs, datant d’une période ultérieure, peut être trouvé dans une étude de AM Stephen, d’une cérémonie d’initiation ayant eu lieu dans la Société des Flûtes Hopi :
« Lorsqu’un jeune homme de ce peuple est amené à connaître l’autel de la flûte pour la première fois, il doit apporter une poignée de farine en offrande à l’homme qu’il a choisi comme ‘père’ ou ‘maître’. Le ‘père’ lance l’offrande sur l’autel… À la quatrième nuit de la cérémonie, le novice est initié et reçoit l’épi de maïs, qui symbolise sa ‘mère’ protectrice, et il tient cet épi pendant tout le chant… Plus tard, cet épi est placé dans la maison où ce jeune homme vit avec sa famille. Il garantit une bonne nourriture et la santé du corps, c’est pourquoi un épi symétrique est toujours choisi » (Stephen 1936).

Les sociétés Blue et Drab, qui sont maintenant éteintes, ont joué un rôle très important dans la culture Pueblo. L’un des principaux devoirs de ces sociétés était de prier pour la pluie et la fertilité, ainsi que pour un climat chaud et de bonnes récoltes. Comme les Indiens pueblos vivent principalement dans un environnement désertique, l’absence de pluie était une menace pour leur existence physique. Ainsi, une grande partie du riche cérémonialisme des pueblos tournait autour de cette préoccupation. L’un des événements les plus importants qui se déroulait dans la culture Pueblo était la Cérémonie de la Flûte, qui avait lieu en août. La cérémonie et la mythologie sont étroitement connectées. Des rites secrets étaient exécutés dans les salles ancestrales de cette société, ces cérémonies n’étaient pas exécutées dans les kivas (Les kivas sont de grandes salles circulaires et souterraines, utilisées par les peuples pueblos pour leurs cérémonies), où la plupart des autres cérémonies étaient exécutées. Les détails précis de ce rituel n’étaient connus que des prêtres qui étaient les principaux exécutants de la cérémonie et responsables de sa transmission aux générations suivantes de prêtres. L’autel de la flûte était un sanctuaire couvert de dessins et d’un grand nombre d’objets remplis de symbolisme. Sur l’autel de la flûte était représentée l’image du Locust (Sauterelle, Kokopelli), le flûtiste bossu connu dans tout le Sud-Ouest comme le symbole de la « guérison » dans la société de la flûte. Cette figure intrigante est liée au climat chaud, à la fertilité et plus encore à la bravoure. Les différents rôles attribués à ce personnage couvrent de nombreux aspects de la vie : fertilité, vie, contrôle du climat pour le réchauffement, pluies, bonnes récoltes et guerre.
Chez les Indiens Fox, la flûte était également un composant du paquet de « guérisons » à travers la Danse du Bison Blanc. Dissiper les tempêtes est inclus parmi l’une des diverses fonctions de ce rituel.
Il est intéressant d’observer que le nombre quatre est toujours lié à la flûte et à sa signification surnaturelle dans les rituels et les mythes. Cette relation s’exprime de diverses manières, comme dans les cérémonies où les participants circulent autour d’un lieu ou d’un objet quatre fois, une action déterminée est exécutée par quatre personnes à différents points d’un rituel, ou un aspect ou une procédure qui dure quatre jours. En plus d’être présent sous les formes les plus diverses dans les mythes liés aux flûtes.
L’Apparence Visuelle et la Structure de la Flûte
L’apparence visuelle de la flûte fait partie intégrante de son rôle symbolique. Cependant, en raison de la rareté du matériel sur cet aspect, il est difficile d’obtenir une compréhension suffisante de la variété de design et de couleur des flûtes dans les cultures autochtones nord-américaines.
Parmi les principaux facteurs qui déterminent le potentiel d’une flûte, nous avons le nombre de trous, qui dans les flûtes des Indiens d’Amérique du Nord est généralement de quatre à six. Il existe aussi des flûtes à trois et sept trous pour les doigts, ainsi que certaines avec des trous supplémentaires au fond du tube. Mais les preuves quant au nombre exact de trous sont très vagues. Cependant, on peut spéculer que le nombre de trous dans certaines flûtes est déterminé par des raisons symboliques et non musicales. Comme quatre doigts sont plus courants, il est probable que le nombre quatre, une fois de plus, joue un rôle symbolique. Dans le mythe « L’Origine du Flageolet » des villages Mandan et Hidatsa. Grand-mère, (personnage du conte) qui a fait une flûte avec une tige de tournesol, explique que « les sept trous pour les doigts représentent les sept mois d’hiver ».
Certaines flûtes ont eu des trous ajoutés à l’extrémité inférieure du tube. Comme pour certaines flûtes chinoises, ces trous n’étaient pas utilisés pour jouer. Il n’est pas clair si ces trous supplémentaires ont été faits pour une simple décoration ou avaient une autre fonction. Il n’est pas improbable, cependant, que certains villages autochtones aient été influencés par les Chinois. Merriam mentionne la présence de l’influence chinoise dans la dernière partie du XIXe siècle, lorsque de nombreux Chinois sont venus dans l’ouest du Montana. Des flûtes avec ces trous supplémentaires peuvent être trouvées dans plusieurs villages.
La distance entre les trous semble se rapprocher de la taille de la main et des doigts du fabricant ou de ceux pour lesquels une flûte spécifique peut être faite. Merriam décrit comment un Indien Tête-Plate, fabricant de flûtes, fait les trous : « … l’artisan place ses doigts sur le tube creux dans ce qui semble être la position appropriée et brûle les trous dans le bois … »
La question de la distance entre les trous pour les doigts nécessite une étude plus approfondie. Les trous dans de nombreuses flûtes, surtout ceux à trois ou quatre, sont équidistants. Dans une flûte à six trous, il y a généralement deux groupes, chacun composé de trous équidistants. Dans un autre exemple, Densmore parle d’un fabricant de flûtes Yuman, le Capitaine George : « il a marqué des emplacements pour trois trous de doigt où son doigt reposait le plus commodément »
Dans son livre « The American Indians and Their Music », Frances Densmore discute brièvement de la question de la position des trous pour les doigts : « Les Indiens dans tous les villages interrogés par l’écrivain ont dit que les trous pour les doigts sur la flûte sont espacés de manière pratique pour la main du flûtiste. » Les tailles des flûtes et le matériau de construction peuvent varier considérablement au sein d’un village, de nombreux types de bois différents sont utilisés, y compris le cèdre, le genévrier, le sureau, le roseau et ainsi de suite. Certains bois moins courants utilisés sont la tige de tournesol, le roseau sec de panais sauvage. D’autres matériaux utilisés : céramique (Pueblo), canon de fusil (Apache), pipestone rouge (Sioux).
La couleur et le design sont parmi les aspects visuels les plus révélateurs quant au lien entre la flûte et son rôle symbolique. Un grand nombre de flûtes décrites ou collectées par des ethnographes et des ethnomusicologues ont été peintes dans une variété de couleurs. Certaines couleurs, comme le rouge, le rose, le noir, le jaune et le vert, sont particulièrement courantes. Les couleurs sont appliquées aux flûtes en tachant ou en dessinant des figurations spécifiquement symboliques, comme des pointes de flèches, des zigzags (représentant des éclairs), le serpent d’eau à cornes et des étoiles. Les couleurs présentent une large et complexe variété de connotations. Chaque couleur peut être liée à certains aspects de la vie et de l’univers. Toutes les directions du monde, par exemple, sont représentées par des couleurs.

Sifflet avec l’extrémité sculptée en forme de tête d’oiseau. Le son est généré par un courant d’air qui frappe la pointe acérée d’un morceau de plume fendu placé sur l’ouverture sur le côté du tube. Ces sifflets sont utilisés dans la danse cérémonielle du Héron.
Certains des dessins géométriques mentionnés ci-dessus sont brûlés dans le bois pour que les dessins en noir se détachent sur la couleur plus claire du bois. Une autre tradition très répandue est l’ornementation des flûtes avec des effigies d’animaux. Une flûte Papago dans la collection du Metropolitan Museum of Art de New York se termine par un bec d’oiseau. La flûte de cour des Sioux a une tête d’oiseau. La Grande Flûte Tordue des Sioux est ornée de l’effigie d’un cheval et peinte en rouge à l’intérieur de chaque trou. Une flûte Oglala exposée au Metropolitan of Art de New York est décorée d’un lapin sculpté. Au Museum of the American Indian de la Fondation Heye à New York, des flûtes Cheyenne et Winnebago exposées se terminent par des têtes d’oiseaux.
Dans la culture indienne américaine complexe, les animaux symbolisent certains aspects de la vie ou des attributs, comme la bravoure, la chasse réussie et la richesse. Par conséquent, il n’est pas surprenant de trouver des effigies d’animaux sculptées ou montées sur des flûtes. D’autres dispositifs ornementaux et cérémoniels souvent utilisés incluent des perles, des coquillages, des plumes, du verre, des éclats de métal ou même la fixation de petites poches de remèdes.

La discussion précédente des différents éléments qui affectent la construction et l’apparence de la flûte soutient l’hypothèse que les concepts non musicaux influencent grandement la fabrication des flûtes. Cependant, il y a des preuves claires que les critères musicaux jouent également un rôle important :
En analysant les chansons jouées à travers la flûte, on s’aperçoit qu’il existe, en général, un système uniforme dans le style musical incluant les gammes. Cela n’aurait probablement pas existé si sa construction était entièrement basée sur des considérations non musicales. La preuve la plus forte que les fabricants de flûtes étaient préoccupés par les tons produits par leurs instruments est le fait que dans de nombreuses flûtes, un bloc d’accord était placé pour contrôler l’intonation. Une série de flûtes auxquelles un bloc d’accord est attaché sont exposées au Museum of the American Indian à New York. Les flûtes de cette collection avec des blocs d’accord incluent celles des Blackfoot, Semiole et Winnebago.
À travers toute cette étude, nous pouvons percevoir la forte présence de la flûte dans la culture d’une grande partie des peuples autochtones d’Amérique du Nord et toute sa relation avec l’univers sacré de ces peuples. Démontrant que toutes les variations présentes dans ces instruments, qu’elles soient à travers le matériau dont les instruments sont faits, le nombre de trous et même la peinture et la finition, toutes ces caractéristiques d’une certaine manière présentent une relation avec les croyances surnaturelles ou les habitudes des peuples.
Références :
- The Flute and Flute Music of the North American Indians
- Tewa
- Kiva – Ancestral Pueblo Ceremonial Structures
- Winnebago, Native American Flute
- Sifflets amérindiens – XIXe siècle Peuples Oglala Lakota, Sioux



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Grandma Elena from Athens Greece🇬🇷